“Rémission” après un cancer : ce que ce mot ne dit pas
Ce matin, au laboratoire où je me rendais pour une prise de sang de contrôle, le jeune infirmier qui s’occupait de moi et qui avait dû lire mon dossier m’a demandé où j’en étais dans mon parcours de santé. La conversation s’est engagée simplement, presque naturellement, comme cela arrive parfois dans ces lieux où les histoires de vie se croisent brièvement. À un moment, il a prononcé ce mot que l’on utilise souvent lorsque l’on parle du cancer: rémission. C’est un mot que j’entends désormais régulièrement dans le monde médical. Un mot qui, en apparence, devrait être porteur de soulagement, puisqu’il signifie que la maladie n’est plus détectable et que les traitements ont produit leurs effets. Pourtant, chaque fois que je l’entends, quelque chose résiste. Une part de moi éprouve presque immédiatement le besoin de corriger, comme si ce terme ne parvenait pas à traduire complètement l’expérience vécue. Je me surprends alors à penser, intérieurement: “Non, je ne suis pas en rémission, je suis guérie.” En rentrant chez moi après ce rendez-vous, cette réaction m’a accompagnée tout au long du chemin. Pourquoi parle-t-on de rémission lorsqu’il s’agit du cancer, alors que pour la plupart des autres maladies on évoque simplement la guérison ? Et surtout, que fait ce mot à celles et ceux qui l’entendent et qui doivent ensuite continuer à vivre avec lui, parfois pendant des années ? Ce questionnement m’a fait réaliser que la rémission ne désigne pas seulement un état médical. Il crée aussi une forme particulière de rapport au temps, comme si la vie après la maladie se trouvait placée dans un espace intermédiaire, ni tout à fait celui d’avant, ni complètement libéré de l’ombre de ce qui a été traversé. Un horizon nommé Dans le parcours du cancer, certains mots prennent une place particulière, presque silencieuse, mais profondément chargée. Ils circulent dans les échanges médicaux, dans les conversations avec les proches, dans les pensées que l’on n’ose pas toujours formuler. Parmi eux, le mot « rémission » occupe une position singulière. Il apparaît comme un horizon, une étape vers laquelle tout semble tendre, même lorsque son sens exact, en ce qui me concerne, reste flou. Au fil des traitements, des examens et des rendez-vous, l’existence se réorganise progressivement autour d’une attente : celle de sortir de la maladie. Non pas nécessairement dans un sens théorique ou médical, mais dans une expérience très concrète de retour à une forme de normalité. Pouvoir envisager des projets sans les suspendre à des résultats, ne plus vivre au rythme des protocoles, retrouver un corps qui ne soit plus uniquement perçu à travers le prisme de la surveillance. Dans ce contexte, le mot « rémission » s’inscrit comme une promesse implicite. Il ne dit pas toujours clairement ce qu’il signifie, mais il porte en lui l’idée d’un passage. Comme s’il marquait le moment où quelque chose se referme, où la maladie cesse d’occuper le devant de la scène, où le quotidien pourrait reprendre un cours plus apaisé. Il y a, dans cette attente, une forme d’évidence presque partagée. Celle d’un avant et d’un après, séparés par une ligne que l’on imagine nette.Pourtant, de manière plus discrète, une transformation est déjà à l’œuvre. La traversée de la maladie ne laisse pas intacte celle ou celui qui la vit. Même lorsque l’on se projette vers une sortie, vers un retour à la vie, il existe parfois une perception plus diffuse : celle que cet « après » ne sera pas simplement la continuité de ce qui était. Le paradoxe de la rémission C’est là qu’un déplacement s’opère Car si le terme « rémission » est censé marquer une sortie de la maladie, il ne produit pas, en réalité, la sensation d’un passage clair. Il ne vient pas refermer l’expérience. Il ne trace pas une frontière nette entre un avant et un après. Au contraire, il installe un état plus difficile à saisir. Un espace intermédiaire, où la maladie n’est plus visible, mais où elle n’est pas complètement reléguée au passé. Comme si le corps avait changé de statut, sans que l’existence retrouve pour autant sa continuité d’avant. Ce mot introduit, en silence, un rapport au temps particulier. Un temps qui ne se referme pas vraiment. La parenthèse de la maladie n’est plus ouverte de la même manière, mais elle n’est pas non plus refermée. Elle reste là, en arrière-plan, comme une trace qui ne s’efface pas totalement. On continue à vivre, bien sûr. À marcher, à travailler, à rire, à faire des projets. Mais, dans la structure même du temps, un déplacement s’est opéré.Il n’y a plus cette évidence d’un retour simple à ce qui était. Et peut-être est-ce là le véritable paradoxe de la rémission : elle annonce une sortie, mais elle ne donne pas le sentiment d’une fin. Pourquoi la médecine parle de rémission Si ce terme peut déstabiliser intérieurement, il n’est pourtant pas employé au hasard. Il appartient à un langage précis, celui de la médecine, qui ne cherche pas à traduire une expérience vécue, mais à décrire un état observable. Dire qu’une personne est en rémission signifie que les signes visibles de la maladie ont disparu, que les traitements ont produit leurs effets, mais sans affirmer pour autant une disparition définitive. Dans ce cadre, il ne s’agit pas de minimiser ce qui a été traversé, ni de maintenir une forme d’inquiétude, mais de rester au plus près de ce qui peut être objectivement constaté. Le corps, malgré tout ce que l’on en comprend aujourd’hui, demeure un territoire en partie imprévisible. La médecine avance avec cette limite. Et c’est peut-être là que naît une forme de tension intérieure. Car entendre ce mot peut être frustrant. Non pas parce qu’il serait faux, mais parce qu’il ne reconnaît pas entièrement ce qui a été vécu. Il ne vient pas clore symboliquement l’épreuve. Il ne permet pas de dire pleinement : c’est terminé. Et pourtant, dans le même mouvement, il porte une forme de cohérence plus profonde. Il rappelle, à sa
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