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Devenir plus forte, ou apprendre à apprivoiser la vie ?

Un matin, alors que je préparais mon thé, mon regard s’est arrêté sur une phrase imprimée sur l’étiquette du sachet : « You should develop mental strength. » Vous devriez développer votre force mentale. Il n’y avait là rien de particulièrement surprenant. Les petites maximes destinées à accompagner nos moments de détente font depuis longtemps partie de notre quotidien. Pourtant, cette invitation apparemment bienveillante a provoqué chez moi une irritation immédiate. Je n’avais aucune envie de développer quoi que ce soit. Je voulais simplement boire mon thé.

Ce qui m’a frappée, après coup, c’est le caractère presque imperceptible de cette injonction. Elle ne demandait aucun effort précis, ne fixait aucun objectif et ne promettait aucun résultat. Elle suggérait seulement qu’il serait souhaitable de devenir un peu plus forte, comme si notre solidité intérieure était un chantier permanent, auquel nous devrions consacrer jusqu’à nos moments de repos. Cette petite phrase m’a semblé révélatrice d’une conception de l’existence dans laquelle chaque expérience, chaque difficulté et parfois même chaque instant de tranquillité deviennent des occasions de nous améliorer.

Bien entendu, personne ne songerait sérieusement à contester l’utilité de nos ressources psychologiques lorsque la vie nous confronte à l’adversité. Nous savons combien certaines circonstances exigent de nous une capacité d’adaptation que nous ne pensions pas posséder. Mais il existe une différence considérable entre reconnaître cette capacité et considérer qu’il nous appartient de la développer sans relâche. C’est dans cet écart, me semble-t-il, que s’est progressivement installée une certaine ambiguïté autour de la résilience.

I. Quand traverser une épreuve ne suffit plus

En psychologie, la résilience désigne un processus d’adaptation face à une adversité importante. Elle ne suppose ni l’absence de souffrance ni une invulnérabilité particulière. Elle dépend également de facteurs qui dépassent largement les seules dispositions individuelles : la qualité des relations, le soutien disponible, les conditions matérielles et sociales dans lesquelles une personne évolue. Pourtant, à mesure que le terme s’est imposé dans le langage courant, cette dimension collective semble parfois s’être effacée au profit d’une représentation plus individuelle, presque volontariste, de la capacité à surmonter les difficultés.

Nous sommes ainsi devenus familiers de récits dans lesquels les épreuves constituent autant d’occasions de transformation personnelle. Une rupture amoureuse ouvre la voie à une renaissance, un épuisement professionnel permet de retrouver sa véritable vocation, une maladie conduit à découvrir l’essentiel. Ces expériences existent et peuvent être profondément significatives pour ceux qui les vivent. Ce n’est pas leur authenticité qui mérite d’être interrogée, mais la place prépondérante qu’elles occupent dans notre imaginaire collectif. À force de raconter les épreuves à travers ce qu’elles nous auraient permis de devenir, nous risquons de rendre moins audibles les expériences qui ne débouchent sur aucune révélation particulière.

Car il arrive aussi que la souffrance n’enseigne rien, ou du moins rien que nous souhaitions apprendre. Certaines traversées nous laissent épuisés, désorientés, parfois durablement fragilisés. D’autres bouleversent notre existence sans que nous puissions leur attribuer un sens. Et il n’est pas certain que notre besoin de trouver une signification à ces expériences soit toujours partagé par ceux qui les vivent.

Cette question prend une résonance particulière lorsqu’il s’agit de la maladie.

Au milieu d’un groupe de femmes souriantes et engagées dans une conversation, une femme au regard pensif semble ailleurs, illustrant le décalage entre les attentes sociales de positivité et le vécu intérieur.

Ces paroles peuvent apporter un soutien précieux, mais elles peuvent également produire un effet inattendu lorsqu’elles ne correspondent pas à ce que l’autre éprouve.

II. La maladie et ses récits obligés

En 2001, dans son essai Welcome to Cancerland, l’écrivaine américaine Barbara Ehrenreich décrivait avec une ironie mordante l’univers de positivité qui entourait alors le cancer du sein aux États-Unis. Diagnostiquée elle-même, elle découvrait une culture faite de rubans roses, d’objets réconfortants et de témoignages célébrant le courage des femmes malades. Ce qui la troublait n’était pas l’existence de ces formes de soutien, mais leur omniprésence et la difficulté qu’elles semblaient créer pour exprimer des sentiments moins conformes à l’optimisme ambiant.

Vingt-cinq ans plus tard, les critiques formulées par la journaliste Hélène Vézier à propos d’Octobre rose font étrangement écho à celles d’Ehrenreich. Malgré les évolutions de notre regard sur la maladie, certaines représentations persistent. Les femmes atteintes d’un cancer du sein sont volontiers célébrées pour leur courage, leur combativité ou leur capacité à transformer l’épreuve en une nouvelle manière d’habiter leur existence. À la figure de la guerrière peut aussi se substituer celle d’une femme douce, souriante et reconnaissante, dont la vulnérabilité devient acceptable parce qu’elle demeure rassurante pour ceux qui l’entourent.

Il serait injuste de réduire ces représentations à de simples artifices. Certaines femmes puisent une force véritable dans l’identité de combattante, tandis que d’autres trouvent du réconfort dans les symboles et les communautés associés à Octobre rose. Mais leur valeur dépend précisément de la liberté de s’y reconnaître ou non. Lorsque ces récits deviennent dominants, ils risquent de laisser dans l’ombre des expériences moins facilement partageables : la fatigue qui ne se transforme pas en sagesse, la peur qui ne disparaît pas devant les encouragements, ou le désir très simple de retrouver une existence ordinaire, sans devoir célébrer une quelconque métamorphose.

Barbara Ehrenreich soulevait d’ailleurs une question qui dépasse largement la manière dont nous représentons individuellement la maladie. À force de célébrer le courage et les dispositions psychologiques des patientes, ne risquons-nous pas de détourner notre attention des conditions concrètes dans lesquelles elles traversent cette épreuve ? Dans son regard critique sur Octobre rose, Hélène Vézier rappelle elle aussi que les femmes malades ont besoin de bien davantage que de messages encourageants : elles ont besoin de moyens, d’accompagnement et d’un soutien matériel qui allège véritablement leur quotidien. La question de la résilience prend alors une dimension politique. Pourquoi demander sans cesse aux individus de développer leur capacité à supporter l’adversité, plutôt que de nous interroger sur ce que nous pourrions faire pour rendre cette adversité moins difficile à vivre ?

III. Ce que nous demandons à ceux qui souffrent

Il serait toutefois trop simple d’attribuer ces attentes aux seules campagnes de sensibilisation ou à l’industrie du développement personnel. Nous les retrouvons aussi dans nos relations les plus intimes, souvent portées par des intentions profondément affectueuses. Lorsqu’une personne que nous aimons traverse une épreuve, nous cherchons spontanément à l’encourager. Nous lui rappelons sa force, sa capacité à tenir bon, les raisons qu’elle aurait de conserver espoir. Ces paroles peuvent apporter un soutien précieux, mais elles peuvent également produire un effet inattendu lorsqu’elles ne correspondent pas à ce que l’autre éprouve.

Notre difficulté tient peut-être à ce que la souffrance d’autrui nous confronte à notre propre impuissance. Nous voudrions pouvoir réparer ce qui est abîmé, soulager ce qui fait mal, garantir une issue favorable. Or certaines situations résistent à notre désir d’agir. La maladie nous rappelle non seulement que nous ne maîtrisons pas tout, mais aussi une réalité que nous préférons souvent tenir à distance : nous sommes mortels. La possibilité de la mort, lorsqu’elle surgit dans l’existence d’une personne que nous aimons, vient ébranler cette illusion de sécurité qui nous permet habituellement de vivre sans penser constamment à notre finitude.

Dans cette perspective, notre attachement aux récits de combat et de victoire prend une autre signification. Ils ne racontent pas seulement le courage des personnes malades ; ils nous offrent aussi une manière de conjurer notre propre angoisse. Si la maladie est un adversaire que l’on peut vaincre à force de détermination, alors peut-être pouvons-nous continuer à croire que notre volonté nous protège de ce qui nous effraie le plus. Mais cette représentation devient douloureuse lorsqu’une personne ne guérit pas. Car si nous avons fait de la guérison une victoire, quelle place laissons-nous à celles et ceux dont la maladie emporte la vie, malgré leur courage et tous les soins reçus ?

Peut-être est-ce là l’une des limites de notre fascination contemporaine pour la résilience. À vouloir rassurer, nous pouvons parfois empêcher l’autre de nous confier ce qui l’inquiète véritablement. À vouloir lui rappeler ses ressources, nous risquons de lui faire sentir qu’il devrait déjà être capable de les mobiliser. Il ne s’agit évidemment pas de renoncer à encourager ceux qui souffrent, mais de reconnaître que le soutien ne prend pas toujours la forme d’une invitation à surmonter. Il peut aussi consister à demeurer présent devant une réalité que nous ne pouvons changer.

IV. Apprivoiser plutôt que surmonter

En repensant à mon sachet de thé, je réalise que mon irritation portait finalement moins sur la force mentale elle-même que sur la nécessité supposée de la développer. Il y avait dans ce should quelque chose de familier : cette idée qu’une existence réussie serait une existence au cours de laquelle nous ne cesserions de progresser, de nous adapter et de tirer parti de ce qui nous arrive.

Je ne souhaite pourtant pas opposer à cet idéal une célébration systématique de la fragilité. Nous avons parfois besoin de nous sentir solides, de nous dépasser ou de découvrir que nous sommes capables de traverser ce qui nous semblait insurmontable. Mais nous avons aussi besoin de pouvoir reconnaître nos limites sans y voir immédiatement une insuffisance à corriger. La force intérieure n’est pas une obligation morale, pas davantage que la vulnérabilité ne constitue une vertu en soi.

Il me semble qu’apprendre à apprivoiser la vie pourrait désigner une relation différente à ce qui nous arrive. Non pas une attitude de résignation, mais une manière de composer avec l’existence sans exiger qu’elle nous fournisse constamment des occasions de devenir meilleurs. Certaines expériences nous transforment, d’autres nous éprouvent sans nous grandir, et beaucoup échappent tout simplement aux récits que nous aimerions en faire.

Peut-être pouvons-nous alors nous autoriser à traverser certaines périodes sans chercher immédiatement ce qu’elles auront à nous apprendre. Et accepter que, certains matins, préparer une tasse de thé soit une expérience suffisamment complète en elle-même, qui n’appelle aucun conseil supplémentaire.

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